13 février 2010

Block 109 : Uchronie, Horreur et Complot au sein du IIIème Reich

La grosse surprise de ce début d'année est une BD atypique, au croisement de plusieurs genres. Tout de suite, une plongée dans Block 109 et l'épouvantable projet du Nouvel Ordre Teutonique.

Le 22 mars 1941, Adolf Hitler est assassiné. L'Histoire vient de basculer. Goering, Hess et de nombreux dignitaires du parti sont éliminés dans la foulée. Himmler devient chancelier et crée, deux ans plus tard, le Nouvel Ordre Teutonique pour contrer l'influence des SS.
Juin 44, la première bombe atomique allemande est opérationnelle. Juin 45, l'opération "Nuit Noire" déclenche le feu nucléaire sur la Grande-Bretagne et les Etats-Unis.
Le IIIème Reich n'a plus d'adversaire à l'Ouest. A l'Est par contre, la situation se complique. Les soviétiques se rapprochent sans que les nazis puissent tirer avantage de leurs nouvelles armes par crainte des retombées radioactives. La Wehrmacht, exsangue, manque de recrues. Le Grand Conseil autorise bientôt l'incorporation des sujets non allemands puis des femmes, sans que cela soit suffisant.
En 1953, après la mort d'Himmler et alors que le tout puissant Hochmeister Zytek est à la tête du Reich, les savants allemands font une découverte inattendue. Alors qu'ils cherchaient à mettre au point le sérum du super-soldat, appelé le "Sang des Dieux", leurs recherches ont en fait permis d'élaborer un virus redoutable qui transforme n'importe quel être en monstre violent, incontrôlable et... cannibale. Zytek souhaite utiliser cette arme virale à grande échelle. Mais son véritable projet est encore plus terrifiant et pourrait causer la fin du monde. Entre les partisans de diverses factions se joue maintenant l'ultime bataille qui mettra fin aux horreurs nazies ou accouchera de la plus terrible.

On se souvient que les éditions Akileos nous avait déjà réservé des ouvrages de qualité, que ce soit WhiteOut, Strangehaven, Courtney Crumrin ou encore un magnifique artbook consacré à Tim Sale. Cette fois, ce sont deux frenchies qui sont à l'honneur avec une première oeuvre étonnante et plutôt épaisse (environ 200 pages).
Le scénario est signé Vincent Brugeas, les dessins sont de Ronan Toulhoat.
Graphiquement, le lecteur se prend d'entrée une bonne claque en découvrant les planches, réellement magnifiques. Style crayonné, pourtant hasardeux, mais ici parfaitement maîtrisé, avec des décors sublimes et des visages émaciés et inquiétants. Les scènes de combat, les postures, les tirs sont représentés avec une grande habileté et un dynamisme étonnant. Une colorisation subtile, dans des tons gris et bruns, vient apporter une touche réellement envoûtante et originale à l'ensemble.
Voilà longtemps que je n'avais pas été autant emballé par un nouveau dessinateur.

Intéressons-nous maintenant un peu au récit. L'on sent ici les influences, conscientes ou non, de nombreux films ou romans (ou peut-être même comics). Imaginez un étrange mélange allant de Fatherland à 28 jours plus tard, en passant par Aliens ou 1984. Voilà un cocktail surprenant, certainement peu évident à doser, mais ici parfaitement servi.
De nombreux éléments historiques réels viennent apporter de la crédibilité au cadre (on croise même Stauffenberg qui n'a pourtant pas ici un rôle important). D'une sorte de thriller politique complexe, Block 109 parait basculer vers l'épouvante, le fantastique ou la science-fiction, sans pourtant vraiment totalement adhérer à l'un de ces genres. Il en résulte un grand sentiment de fraîcheur et de liberté qui permet aux auteurs d'avancer masqués jusqu'au dénouement, inéluctable, atroce, pathétique.
Les thèmes abordés sont cruciaux (un but noble justifie-t-il tous les moyens ? l'homme porte-t-il en lui les éléments déclencheurs de sa propre destruction ?) mais le scénariste a le bon goût de ne pas nous imposer de réponse et de nous laisser seul juge de l'impitoyable mécanique qu'il met en oeuvre. Un fait suffisamment rare pour être souligné.

Une oeuvre crépusculaire, visuellement irréprochable et passionnante par son approche mesurée et ses références multiples. Une putain de BD avec du talent et des neurones autour. Enorme.