09 septembre 2010

Shaango : violences urbaines et mythes africains

Petit détour aujourd'hui par une production hexagonale atypique intitulée Shaango et mettant en scène un héros originaire de nos si inquiétantes banlieues.

Ishan est éducateur dans le quartier des Tambours. Il s'occupe de jeunes à la dérive, perpétuellement en révolte contre une société qui, après les avoir méprisés, maintenant les craint.
Un soir, en rentrant chez lui, Ishan se fait contrôler par la BAC. Les flics sont violents, insultants... pour le jeune homme, c'est la bavure de trop, celle qui fait déborder une haine viscérale, une rage ancestrale, patiemment accumulée et trop longtemps contenue. Quelque chose vient de se libérer. Ishan est devenu Shaango. Il frappe et, en un instant, tue les policiers qui l'agressaient.
A partir de ce moment, des rêves étranges vont peupler les nuits de Ishan, lui apportant des visions de l'Afrique, où pourtant il n'est jamais allé. Lui révélant qu'il est maintenant le dépositaire d'une force, d'un héritage divin.
Ishan commence alors à penser qu'il peut changer les choses. Qu'en se servant de son nouveau pouvoir, il rendra coup pour coup. Mais en se lançant dans une vengeance sanglante, il risque de tout perdre. Son job, sa petite amie et le peu d'espoir qui l'animait encore.

Première production des éditions Los Brignolès, Shaango possède à la fois d'indéniables qualités et un défaut majeur difficile à passer sous silence. Le scénario et les dialogues sont l'oeuvre de Kade et Jac, les dessins et la colorisation sont signés du même Kade, cette fois accompagné par Tir.
Evoquons tout de suite l'aspect négatif : la manière absolument délirante dont est présentée la société française. Les jeunes de banlieues sont décrits comme d'innocentes victimes subissant les affres de policiers hargneux et racistes, de patrons ignobles qui délocalisent à tour de bras ou encore de contrôleurs de métro qui les frappent pour le plaisir. On devrait distribuer ce livre aux chauffeurs de bus ou aux agents de police qui subissent des tirs à balles réelles, ce serait amusant qu'ils sachent comment leurs bourreaux se voient. C'est parfois si exagéré que cela en devient involontairement comique. Ainsi, une scène hallucinante montre un propriétaire incendier son immeuble pour toucher l'assurance. Le bâtiment est habité par des clandestins donc, forcément, les pompiers n'interviennent pas (c'est bien connu qu'en France, l'on n'éteint les incendies que lorsqu'ils concernent des blancs ayant leur carte d'identité sur eux) mais par contre, des flics sont présents en bas de l'immeuble pour arrêter les sans-papiers qui échappent aux flammes.
Ridicule.
Bien sûr, l'on pourrait toujours se dire que sous couvert de licence poétique, toutes les exagérations peuvent passer. Seulement voilà, le "message" politique véhiculé par ce récit est clairement revendiqué par ses auteurs. Il suffit de lire les petits éditos de l'éditeur pour s'en convaincre. L'on y parle de résistance, d'oppresseur et de dédicace aux "combattants" enfermés. Visiblement, ces gens sont en guerre...

Si l'idéologie de cette oeuvre est clairement condamnable, il n'en est pas de même pour l'aspect artistique. Tout d'abord notons qu'au fil des chapitres, l'ambiance gagne en subtilité. Ishan s'interroge sur son comportement, il précipite la mort d'une enfant, pense même à présenter des excuses à l'une de ses victimes, et cetera. Après autant de clichés manichéens, c'est un peu une bouffée d'air frais et de raison.
Les auteurs développent également une thématique très intéressante, notamment en allant puiser au coeur de la mythologie africaine. Le fait d'introduire dans leur récit des croyances issues du peuple Yoruba, originaire d'Afrique de l'Ouest, constitue une démarche plutôt originale.
D'un point de vue graphique, c'est une grande réussite. Même si certains personnages semblent parfois un peu "tassés", l'ensemble est fort joli et rehaussé par une colorisation habile. Le contraste entre les scènes urbaines, très sombres, et les lumineuses visions africaines est particulièrement efficace. Le découpage s'avère bien pensé et certains plans sont proprement magnifiques. Une vraie belle découverte à ce niveau là.

Pour ce qui est de l'aspect technique, c'est un sans faute. Les trois épisodes déjà publiés (qui font chacun une cinquantaine de pages) sont disponibles en recueil et agrémentés, en guise de bonus, d'histoires courtes inédites venant approfondir l'univers de Shaango et portant le total de ce premier tome à plus de 180 planches. Le tout est élégamment présenté sur papier glacé et vous en coûtera 29 euros.
Le site officiel permet également de découvrir certains suppléments, dont un mp3 téléchargeable gratuitement (c'est du rap, donc faut aimer). Plusieurs teasers, très bien réalisés, sont également disponibles.

Un comic revendiquant clairement son appartenance à la mouvance hip-hop, avec tous les excès que cela implique.
Si le travail fourni inspire le respect, il conviendra de prendre certaines parties du discours, mensongères voire malsaines, avec une extrême prudence.